Licenciement pour endormissement au travail : est-ce possible ?

Dans les rapports de travail, la vigilance n’est pas une option, c’est une exigence tacite. Pourtant, le sommeil s’invite parfois à la table, sans prévenir, et avec lui surgit la question : jusqu’où peut-on sanctionner un salarié qui s’endort au travail ?

Céder au sommeil sur son lieu de travail n’est pas un acte anodin, mais il n’emporte pas systématiquement des conséquences irréversibles. Les tribunaux l’ont déjà confirmé : chaque affaire est singulière, chaque contexte a son poids. Si la procédure disciplinaire, voire le licenciement, peut suivre un assoupissement, tout dépend des circonstances précises et du parcours du salarié. La jurisprudence ne tranche pas à la hache, elle procède au scalpel.

Endormissement au travail : une réalité aux multiples causes

Comprendre pourquoi un salarié s’endort à son poste, c’est refuser les jugements hâtifs et saisir la complexité du monde professionnel. La fatigue extrême ne tombe pas du ciel : elle résulte souvent de semaines prolongées, d’horaires décalés, de pressions continues. Les données parlent d’elles-mêmes : dépasser les 72 heures de travail sur une semaine, c’est flirter avec les limites du corps humain. Sur la chaîne de production comme dans les bureaux, l’usure s’installe à bas bruit. Les open spaces, avec leur lumière crue et leur brouhaha permanent, mettent les nerfs à rude épreuve. Pour ceux qui travaillent au forfait jour, comme de nombreux cadres, la gestion du temps appartient à chacun, ce qui permet parfois une respiration bienvenue, si la culture d’entreprise ne condamne pas d’emblée la sieste. Mais la tolérance reste rare ; la méfiance, elle, s’installe encore dans bien des directions.

Il y a pourtant des exceptions. Quelques entreprises osent reconnaître les vertus d’une pause réparatrice. Mais la réalité française résiste : la sieste demeure mal vue, même si les études prouvent ses effets bénéfiques sur la performance et la concentration. Ce décalage entre la recherche et les pratiques s’explique par la persistance d’une norme stricte autour du travail. L’équilibre se construit alors sur le terrain : dialogue social, ajustement des politiques RH, réflexion sur le temps de travail. Le contexte, le lieu, la nature du poste, la durée maximale autorisée par la loi : tout entre en ligne de compte au moment d’apprécier un endormissement.

Quels sont les fondements juridiques encadrant le sommeil sur le lieu de travail ?

Ni la loi ni le code du travail n’interdisent expressément de s’assoupir ou de faire une sieste sur son lieu de travail. Eric Rocheblave, avocat reconnu en droit social, le rappelle : aucune législation n’érige la sieste en faute par principe. Les limites fixées par le droit se situent ailleurs : contrôle de la durée du travail, respect des horaires, obligations liées au contrat.

En France, on ne peut pas légalement faire travailler quelqu’un plus de 48 heures sur sept jours, une règle imposée par le droit européen. L’employeur doit veiller à ne pas franchir cette borne. Si un salarié s’endort parce qu’il a été poussé au-delà de cette limite, il dispose d’un argument solide en cas de contestation. La Cour d’appel de Colmar a déjà annulé un licenciement motivé par un endormissement justifié par un excès d’heures. Pour les prud’hommes, la question n’est jamais tranchée à la légère.

Les juges examinent chaque cas avec attention. Avant de sanctionner, l’employeur doit prouver que l’assoupissement relève d’une faute grave : il faut établir l’intention ou la négligence, la récurrence, et démontrer des conséquences concrètes sur la sécurité ou la productivité. La Cour de cassation, gardienne de la cohérence juridique, l’exige. Si l’organisation ou la charge de travail est en cause, la sanction peut se retourner contre l’employeur.

Voici les critères que la jurisprudence retient généralement pour apprécier la situation :

  • Respect de la durée légale : l’employeur doit montrer qu’il n’a pas imposé une exploitation abusive ou des horaires illégaux.
  • Preuve de la faute : la charge de la démonstration repose sur l’employeur, qui doit prouver la gravité et l’intentionnalité du comportement.

Licenciement pour endormissement : dans quels cas la sanction est-elle justifiée ?

Décider de rompre un contrat pour endormissement ne relève pas d’un simple réflexe. La faute grave, seule à pouvoir justifier une telle mesure, se définit par une violation manifeste des engagements professionnels. Les prud’hommes et les cours d’appel examinent chaque dossier sans œillères : contexte, ancienneté, fréquence des incidents, impact sur le fonctionnement du service ou la sécurité.

Le cas d’Adama Cissé, agent de propreté licencié après qu’une photo de lui endormi a circulé sur Twitter, en est un révélateur. L’employeur a mis en avant un préjudice d’image, mais le salarié a contesté en justice. Ici, seule une preuve claire de conséquences lourdes, pour la sécurité ou la réputation, peut valider la sanction. Si l’endormissement reste sans effet concret, la jurisprudence se montre prudente.

  • Un endormissement ponctuel, sans impact direct, ne suffit pas à caractériser une faute grave.
  • Lorsque la fatigue est directement liée à des horaires excessifs, comme l’a reconnu la Cour d’appel de Colmar, le licenciement perd sa légitimité.
  • L’employeur doit étayer ses accusations : durée de l’assoupissement, contexte, répercussions sur la sécurité ou l’activité, tout doit être documenté.

La jurisprudence rappelle qu’il ne faut pas confondre défaillance humaine passagère et manquement professionnel grave. Les risques pour l’employeur sont loin d’être anodins : indemnités, remboursement d’allocations, voire dommages-intérêts en cas de procédure irrégulière. La gestion de ces situations exige donc une analyse précise, bien loin des jugements à l’emporte-pièce.

Jeune femme réveillée par un superviseur dans la salle de pause

Vers une meilleure prise en compte du bien-être au travail face à ces situations

Le bien-être au travail ne relève plus simplement du discours. Quelques entreprises françaises font bouger les lignes, même si la sieste en open space reste un tabou pour beaucoup. Des pionniers comme Google, Renault, Adidas ou Orange ont mis en place des salles de sieste. Les salariés y trouvent un espace préservé pour récupérer, loin des regards et des jugements. Ce choix s’inscrit dans une démarche de prévention des risques et d’attention à la santé collective.

La réflexion s’accélère sous l’impulsion d’acteurs comme Terra Nova, qui invitent à dépasser la simple tolérance. Installer des espaces de repos ne relève plus de la fantaisie : c’est une mesure fondée sur des preuves. Une courte sieste améliore la vigilance, réduit l’erreur, sert la productivité. Les employeurs ne peuvent plus se désengager de leur rôle en matière de santé et de sécurité, comme le rappelle le droit du travail. Quand la fatigue provient de conditions de travail hors normes, la responsabilité ne peut plus être rejetée sur l’individu seul.

Plusieurs leviers s’offrent aux entreprises souhaitant avancer sur ce terrain :

  • Élaborer des politiques internes qui précisent le cadre des horaires et des pauses.
  • Aménager les locaux pour tenir compte des différences de rythmes et de besoins physiologiques.
  • Évaluer régulièrement l’effet des conditions de travail sur la vigilance et la sécurité des équipes.

Le mouvement progresse, lentement mais sûrement. Les salles de repos, déjà présentes chez certains géants, pourraient devenir la norme de demain. Les litiges récents rappellent que traiter la fatigue professionnelle, c’est d’abord repenser l’organisation du travail. Là où certains voient un motif de renvoi, d’autres anticipent une révolution silencieuse, où le repos trouve enfin sa place dans la journée.

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